L'instantanéité (expositions ne dépassant pas une fraction de seconde) est longtemps restée une utopie technique. Les photographes avaient beau se vanter – depuis les toutes premières années suivant l'annonce de Daguerre – avoir enfin découvert le moyen de saisir la figure humaine en un clin d'œil, aucun n'était capable de figer, sans un embarrassant flou de bougé, un homme en mouvement.

Mais de quoi s'agit-il, lorsqu'on parle de photographie "instantanée" ?

La Gazette des Beaux-Arts propose, en 1861, une formule que même nos standards contemporains trouveraient sans doute  acceptable : " Les instantanéités (…), prises au milieu des villes, les rendent avec les voitures qui roulent, les chevaux qui trottent, les passants qui marchent, flânent ou causent, c'est-à-dire avec leur physionomie réelle, absolue, vivante, à un moment donné du jour ou de la saison."

GWW1George Washington Wilson, HMS Royal Albert in the Firth of Forth (Instantaneous), stereoview, 1860 (collection J. Calvelo)

Il y avait bien eu, avant 1860, toutes sortes d'expériences démontrant la possibilité de prises de vue ultrarapides : dès les années 1850, par exemple, en France comme en Grande-Bretagne, Marc-Antoine Gaudin, Edmond Bacot, John Dillwyn Llewelyn, Auguste Bertsch, etc., avaient réussi des prises de vue rapides, dont la publication avait fait du bruit dans le petit univers photographique. Un certain Mister Skaife, photographe anglais, avait même réussi le tour de force, si l'on en croit la revue Le Cosmos (tome XIII, 1858), de produire une image stéréoscopique d'un boulet de canon en pleine course à l'arsenal de Woolwich…

…Et il y avait bien sûr Gustave Le Gray, dont les marines démontraient spectaculairement la possibilité d'instantanés de grand format (plus difficiles à saisir en raison de la moindre luminosité des objectifs à longue focale utilisés dans les chambres non stéréoscopiques).

Mais tous ces opérateurs étaient considérés comme des virtuoses et des expérimentateurs, dont les tours de force resteraient inaccessibles aux autres opérateurs.

Pourtant, une révolution de la vitesse se produisit à partir de 1860 (soit quelques années seulement après les exploits de Le Gray) lorsque plusieurs photographes, presque simultanément, commencèrent à produire et à commercialiser des séries de vues stéréoscopiques instantanées : l'Ecossais George Washington Wilson, les Français Claude Ferrier et Charles Soulier, l'Anglais William England.

Tous des "stéréoscopistes" ! Il est vrai que la chambre stéréoscopique – aux focales plus courtes et, par conséquent, plus lumineuses – était sans doute l'instrument idéal pour briser le mur de l'instantanéité.

 

GWW2George Washington Wilson, HMS Cambridge in Hamoaze - Great Gun Practice, stereoview 1861 (collection J. Calvelo)

Dans ces séries instantanées pour le stéréoscope, on compte un certain nombre de marines. La mer est en effet un sujet idéal pour tester, et sutout démontrer, la rapidité extrême des prises de vue : la vitesse des vagues, leur mouvement général, leurs métamorphoses continuelles sont connus de quiconque a vu une seule fois la mer. La vague est même familière à tous ceux qui se sont approchés d'un lac ou d'une rivière : un peu de vent suffit à plisser les flots. Elle est donc virtuellement connue de tous. Or ces nouvelles images diffèrent extraordinairement des étendues impeccablement lisses, comme couvertes de glace, que produisaient les opérateurs lorsqu'ils photographiaient les eaux quelques années auparavant. La vague figée, sans flou notable, ne laisse donc aucun doute quant à la rapidité de la prise de vue.

 

InstantVapeurErnest Lamy, Bateaux dans le port du Havre, vue stéréoscopique, stereoview, 1864 (collection J. Calvelo)

  

InstantVague1Anonyme, Vaisseaux et vague dans le "style" de Le Gray, ca 1860 (collection J. Calvelo) 

InstantVague2Anonyme, Vaisseau et vague, ca 1860, timbre sec London Stereoscopic Company, (collection J. Calvelo)

 

GWWhmsDonegalG.W. Wilson, HMSS Donegal, Conqueror, Mars and Diadem in the Firth of Forth, ca 1860 (collection J. Calvelo)

 

On compte aussi des foules en mouvement. La foule est un autre Océan, urbain, dont les turbulences, les ondulations, les caprices et la choréographie improvisée sont familiers aux habitants des grandes villes. Ici, les gestes figés, les pas suspendus des marcheurs parlent à tous. Quelle différence avec ces vues urbaines des années antérieures où les promeneurs n'étaient rien, villes fantômes ! ou, dans le meilleur des cas, de vagues touches sombres et informes sur les trottoirs !

 

InstanLondonAttribué à G. W. Wilson : N° 116, Clock Tower, London Bridge, Instantaneous stereoview, ca 1860/63 (collection J. Calvelo)

 

Instantanés simulés

Les faux instantanés sont une des méthodes utilisées pour compenser les insuffisances de la technique dans les premiers vingt ans de la photographie. Avant même que les véritables "instantanéités", comme on les appelait alors, ne soient à la portée des photographes, quelques-uns simulaient, dans des mises en scène préparées en atelier, des prises de vue ultra-rapides.

Ainsi, certains photographes court-circuitent le débat sur l'instantanéité. Loin de proposer une solution technique à la difficulté, ils s'accommodent de la situation. Ils trouvent ainsi, en bon bricoleurs (bref, en artistes peut-être ?) à défaut d'être d'excellents techniciens, une solution provisoire à une difficulté qu'ils sont encore incapables de résoudre.
Trucages, solutions bricolées en studio, par "en dessous" peut-être, mais néanmoins assez astucieuses, et qui leur permettent de figurer des scènes que les possibilités réelles de la technique ne permettront de réaliser que quelques dizaines d'années plus tard.

L'instantanéité est par exemple souvent mise en scène par la chute ou le "vol" (forcément rapides) d'un objet.
Ainsi, parmi d'autres, une vue stéréoscopique française (d'une signification assez obscure à mes yeux) montre-t-elle une famille réunie dans ce qui semble la cour d'une maison. Un homme paraît agiter un arbre d'où tombe un fruit rond (ou s'agit-il d'un ballon ?), immobilisé dans sa chute, qu'observent attentivement femmes et enfants.

 

InstantBallonVue stéréoscopique anonyme, probabl. française, ca 1860/63, anonymous stereoview (collection J. Calvelo)



Dans une autre image, deux femmes jouent au badmington. Le volant est suspendu en l'air entre elles.

Est-il utile de préciser qu'un objet en chute libre est encore impossible à photographier (en suspension) à la date probable de la prise de vue (vers 1860/65) ? Et tout particulièrement, ajouterai-je, dans l'ambiance moins lumineuse d'un studio, comme c'est ici visiblement le cas ?

 

 

InstantRaquettBadmington, vue stéréoscopique anonyme, (France ou UK ?), ca 1860/65, anonymous stereoview.



Dans une vue anglaise assez cocasse (A Wet Day), plusieurs passants sont surpris par une bourrasque qui fait voler couvre-chef, parapluies et crinolines. Le haut-de-forme d'un homme est soulevé à 20 cm au-dessus de sa tête,.tandis que la robe de sa voisine est soulevée par le vent, découvrant son jupon. Les figurants sont bien entendu entourés de fils qui soulèvent ou tirent les vêtements dans tous les sens et qui seuls rendent la saynète vraisemblable.

InstanTempeteA Wet Day (par Alfred Silvester ?),  vue piratée, donc tirage de mauvaise qualité, ca 1860/65.

Autre exemple, mais beaucoup moins spectaculaire, The Mouse Trap nous montre un groupe à la recherche d'une souris sous une chaise. Le chien en position d'attaque est, sans le moindre doute, empaillé, les animaux étant trop mobiles (surtout dans des situations de stress comme celle-ci) pour tenir la pose bien longtemps.

 

InstantChienThe Mouse Trap, vue anonyme anglaise, ca 1865/70, anonymous British stereoview (collection J. Calvelo)

 

Nouvel exemple, l'impossible saute-mouton photographique :

 

InstantSauteMoutonVue stéréoscopique anonyme (France ou UK ?), ca 1860/65, anonymous stereoview (collection J. Calvelo)


Il faudra attendre les années 1880 pour que la photographie soit capable de fixer les mouvements d'objets aussi rapides.

En attendant, sous le Second Empire, certains photographes restaient convaincus que l'impuissance technologique n'est pas une raison suffisante pour se priver de canulars irréalisables techniquement.

Il n'est jamais bon d'attendre le venue de l'avenir pour trouver une solution (même bricolée !) à un problème présent.

 

Un grand merci à Grégory Saillard pour m'avoir indiqué que la marine d'Ernest Lamy avait été prise à l'entrée du port du Havre !

(A suivre, peut-être)

 

 

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La photographie en relief primitive

William Morris Grundy, Hunters/Chasseurs, negative G997, stereoview, ca 1857 (Collection José Calvelo) William Grundy, Rural and Pastoral Scenes in England, stereoview (Collection J. Calvelo) William Grundy ?, Unknown Church (negative 386), stereoview (Collection J.

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